ILLE SUR TÊT - CASENOVE - 26 mars 2026
Par le beau matin ensoleillé, mais froid et venté du 26 mars 2026, le petit groupe de l’AMOPA 66 se regroupe autour d’Alain Sanchez, assistant principal de conservation du patrimoine, et membre de l’AMOPA, sur le foirail d’Ille sur Têt, devant le monument aux morts, pour une visite commentée du vieil Ille.
Alain nous présente sa ville : actuellement un peu plus de 5500 habitants, organisée en deux parties : la vieille ville, au nord de l’ancienne nationale, à l’intérieur des remparts, et la nouvelle, au sud, qui s’est développée jusqu’à la gare des trains et vers l’est et l’ouest de part et d’autre de l’ancienne nationale. L’origine du nom de la ville est probablement liée à la présence de l’eau. En Catalogne du sud, le nom d’Ille correspond souvent avec des lieux humides. Une importante nappe phréatique est présente sous la ville, son front nord est ponctué de nombreuses résurgences de cette nappe. À l’entre-deux guerres on comptait plus d’une trentaine de sources et des fontaines. C’est à Ille que prennent leur source les principaux canaux de la vallée de la Têt. Le foirail, ombragé par des platanes, sur d’anciennes terres agricoles, était le lieu de la foire aux bestiaux et de la vente des produits maraichers ; il est devenu un parking complété par celui de la gare SNCF. Il abrite encore un marché de producteurs, le samedi matin. Le monument aux morts, atypique, est une œuvre de Raymond Sudre, datant de 1923, inspirée de l’œuvre de Raoul Larche « Tempête et ses nuées ».
Alain nous entraîne alors dans la vieille ville, vers la place de la République, créée en 1886 pour mieux accueillir les marchés et constituer un centre d’animation. Il s’y est construit, dans les années 1930, la salle des fêtes. De là, nous rejoignons la rue Sainte Croix qui constituait un axe commerçant et Alain nous conduit à la maison du Comte, ancien hôtel particulier des comtes de Darnius d’Ardena, remaniée aux XVII, XVIII et XIX èmes siècles. Le porche, avec un bel arc en marbre rose, donne accès à une cour en galets de rivière autour de laquelle se distribuent plusieurs bâtiments, appartenant à différents propriétaires, et un escalier menant à une galerie en partie murée. La maison est devenue célèbre grâce à Prosper Mérimée qui y a situé l’histoire de la Vénus d’Ille, nouvelle dans laquelle il règle en fait ses comptes avec les érudits locaux ! Nous rejoignons la muraille du XIVème siècle et la « plaça del joc de pilota » (francisée en place du jeu de paume). Après le traité des Pyrénées de 1659, Ille n’occupant plus de position stratégique, les remparts n’ont pas été modifiés. Notre guide nous conduit à l’arrière du jardin de la maison du Comte, vers l’ancien moulin et la trace du canal qui l’a fait fonctionner jusqu’au début des années 1950. Nous empruntons la rue des enamorats, qui doit son nom à un bloc de marbre sur la façade d’une maison, représentant un couple qui s’embrasse, peut-être enseigne d’une ancienne maison close, et poursuivons jusqu’à l’église Saint Etienne par la rue « chaude » et la place de la Résistance, ancienne place du blé, lieu de l’ancienne mairie et point de départ de la procession pascale des Reginae.
Nous passerons un long moment dans l’église, bien à l’abri d’une tramontane glacée. L’église a une taille imposante, en rapport avec la population et sa richesse. Construite à l’intérieur de la ville, sans doute à l’emplacement d’une ancienne église adossée au château et dont le clocher actuel faisait partie avant d’être remanié, elle n’est pas orientée et ne présente pas de transept, ni la forme typique en croix. Commencée en 1664, elle ne sera que partiellement achevée en 1771, en particulier il manque la tribune. De ce fait, l’orgue baroque est resté à sa place d’origine. Il est de facture hispanique, car après une commande initiale qui ne donnait pas satisfaction, la fabrique paroissiale a contacté à Perpignan le moine espagnol Pascal Cervelo, qui en a assuré la facture en 1722, avant même que l’église ne soit terminée. Cet orgue a été classé aux monuments historiques en 1976 et comprend plus de 2000 tuyaux. Le buffet d’orgue, également inachevé, a été réalisé par Morato un sculpteur de Vic, en famille avec l’un des architectes de l’édifice. Le retable du maitre-autel est très aéré, « selon la nouvelle mode », et date de 1735. Il est en marbre de Caune-Minervois et abrite un dispositif qui permet de faire monter l’ostensoir au moment de l’eucharistie. L’autel est particulièrement rehaussé par plusieurs marches. Alain Sanchez a décrit les autres retables présents dans les différentes chapelles latérales, en particulier ceux du Rosaire, du Christ Ressuscité, de Saint Antoine de Padoue, et de Saint Boniface, plusieurs tableaux et la tombe de Mossen Bonafont, curé d’Ille, auteur en 1925 de la célèbre pastorale en catalan. Après cette visite détaillée de l’église, Il a commenté la façade de l’église et la niche de Saint Etienne, et expliqué le parcours des processions, pour la cérémonie des Reginae et des enterrements. Nous passons devant l’ancienne chapelle du Tiers Ordre des Carmes pour rejoindre la porte de la Paraire, ouverte dans la muraille, puis sur le boulevard Pasteur, le restaurant vietnamien Mai Ly, où un bon repas nous attend, permettant à chacun et chacune de se réchauffer dans une atmosphère conviviale.
Après le repas, nous nous sommes rendus en voiture, à l’église Saint Sauveur de Casesnoves, à 2 km, au milieu des ruines d’un ancien village rural abandonné vers le milieu du XIVème siècle, sans doute à cause des raids des « routiers », mercenaires de la guerre de 100 ans, cantonnés à proximité sur le plateau de la Ropidera et à Trevillach, à cause aussi de la grande peste et des guerres de Majorque. L’église romane, habituellement fermée, est connue pour ses peintures murales, à l’histoire rocambolesque. Après l’abandon définitif du village, l’église est d’abord rattachée à Ille à la fin du XVIème siècle, puis partagée entre différentes familles à qui elle servait de grange. Des fresques y sont redécouvertes par Marcel Durliat en 1953, après qu’il a été mandaté par Louis Noguères, président du Conseil Général, pour réaliser un inventaire des peintures murales médiévales dans les édifices religieux du département. Ces fresques datent du début du XIIème siècle et représentent un Christ en majesté, entouré des symboles des quatre évangélistes et d’une adoration des rois mages. Elles constituent l’ensemble le plus ancien de peintures murales du Roussillon et nous n’en verrons que des photographies. En mars 1954, un antiquaire, Marcel Simon, les achète au propriétaire de l’abside, avec l’appui du maire, et les dépose, provoquant le scandale, la démission du conseil municipal, puis celle du maire. Il est poursuivi, condamné à les restituer. Entre temps, il a revendu les peintures par morceaux. On en retrouve la trace en 1978 en Suisse, au musée d’art et d’histoire de Genève et à la fondation Abegg ; une nouvelle procédure est engagée sans issue favorable pour la commune d’Ille. En 1994, deux autres panneaux apparaissent chez un collectionneur à Avignon, Marcel Puech, qui les donne à la commune. En même temps, une négociation amiable est engagée avec le musée de Genève, qui consent à faire un dépôt-prêt à la France en 1997. Le dépôt est transformé en don et les peintures sont classées Monument Historique au titre objet en 2009. De 1997 à 2021, les peintures ont été présentées à l’Hospice d’Ille qui bénéficie actuellement de plusieurs programmes de restauration et donc n’est pas ouvert au public.
Le groupe s’est séparé vers 16 heures à Casesnoves, non sans avoir chaleureusement remercié Alain Sanchez et les organisateurs locaux pour cette visite passionnante, et en se promettant de revenir à une prochaine occasion visiter les autres pièces du patrimoine historique d’Ille, que nous n’avons pas eu le temps de voir.
Texte de Michel Delseny, complété par Alain Sanchez
Photos MB

















