VILLEFRANCHE DE CONFLENT -NYER - 5 mai 2026
Le mardi 5 mai une journée d’animation culturelle était proposée aux adhérents de l’AMOPA. Le programme comportait la visite de Villefranche-de-Conflent et celle du petit village de Nyer. Grâce à l’érudition de notre guide, Micheline Falgas, les 25 participants ont apprécié cette journée qui a débuté par une déambulation dans la rue principale de Villefranche, la rue Saint Jean, puis dans la rue Saint-Jacques du nom de l’église éponyme. L’histoire de la cité a été longuement commentée, depuis sa création le 9 avril 1092 par le comte de Cerdagne Guillem Ramon. C’est à son initiative que furent édifiés les premiers remparts, plusieurs tours, le donjon, le beffroi et l’église. Une charte prévoyait des prérogatives et droits particuliers pour les premiers habitants qui furent au nombre de cinq seulement ! Si les tours étaient carrées au tout début, elles furent ensuite remplacées par des tours de forme circulaire pour s’adapter aux évolutions de l’artillerie. Le donjon resta de forme carrée et sa partie inférieure servit de puits à glace, ce qui explique qu’il n’y ait pas de porte en rez-de-chaussée. La glace était apportée du massif du Canigó tout proche.
L’histoire complexe et peu connue des « bandoleros », bandits menés notamment par le seigneur de Nyer dont l’histoire fut étroitement mêlée à celle de Villefranche, fut expliquée par Micheline, avec de nombreuses anecdotes. Parfois sanglantes !
Au cours des siècles suivants, les fortifications furent sans cesse remaniées afin d’améliorer la défense de la ville. Ce n’est qu’en 1654 que la cité fut prise par les Français qui, dès 1656, firent raser 300 mètres de murailles et abattirent 4 des 8 tours de l’enceinte médiévale. L’objectif était de supprimer cette place forte qu’était Villefranche afin de protéger le Roussillon dans le cas où les Espagnols se seraient rendus maîtres de ces lieux. Or, en 1673 l'Espagne déclara officiellement la guerre à la France. Bien que le Roussillon fût rattaché à la France en 1659 par le traité des Pyrénées, la population catalane était majoritairement opposée aux Français. C’est ainsi que les garnisons françaises restaient dans la crainte d’une rébellion du peuple. Dans ces circonstances, eut lieu la conspiration de Villefranche en 1674 (Marcet Alice, 1974. - Les conspirations de 1674 en Roussillon : Villefranche et Perpignan. Annales du Midi, tome 86, n°118, pp. 275-296). Cet épisode nous fut rappelé par Bernard Krutt, en particulier le rôle de la jeune Inès de Llar, âgée d’une vingtaine d’années et issue d’une riche famille de la ville. Elle parla d’un projet de complot au lieutenant du roi Louis XIV qui commandait la place ; l’histoire romanesque dit qu’elle était amoureuse du militaire français et qu’elle avait ainsi voulu lui sauver la vie. Toujours est-il que la conspiration échoua, les conjurés furent arrêtés et, au terme d’interrogatoires et de tortures (les « tourments »), furent condamnés pour crime de lèse majesté. Ils furent exécutés peu de temps après, soit par pendaison soit en ayant la tête tranchée. Les têtes de trois des conjurés dont celle du consul de la cité, furent suspendues dans des cages de fer à l'une des portes de Villefranche. Quant à Inès, elle fut graciée.
À partir de 1669, Vauban fit reconstruire les fortifications de la ville selon les plans qu’il avait établis et fit adjoindre, lors de sa deuxième visite en 1679, le Fort Liberia positionné sur les hauteurs, en rive gauche de la Têt. En outre, on aménagea la Cova Bastera (grotte) destinée à prendre à revers les assaillants. Passé le XVIIème siècle, seules des modifications mineures furent apportées aux remparts. Ces fortifications sont classées depuis 2008 au Patrimoine Mondial de l'UNESCO au titre du « Réseau des sites majeurs de Vauban ».
Nous avons parcouru une partie du chemin de ronde dont la particularité – rare, voire unique dans l'œuvre de Vauban – consiste en deux niveaux superposés ; le niveau supérieur est couvert afin de protéger les soldats des projectiles ennemis. Les poutres en bois du toit du chemin de ronde, qui datent encore de cette époque, sont gravées de signes distinctifs (losange, triangle, etc…), marques des tâcherons qui les ont mises en place.
La visite de l’église paroissiale Saint-Jacques s’imposait. Grâce à son trousseau de clés impressionnant, Micheline nous ouvrit la lourde porte de l'édifice. Celui-ci s'élève à l'angle sud ouest de la ville fortifiée et est accolée à la courtine sud ; sa partie la plus ancienne remonte au début du XIIème siècle. L’église est classée au titre des Monuments historiques en 1862. L’encadrement de la porte en marbre rose de Villefranche, est constitué de deux colonnes chacune surmontée de chapiteaux sculptés. Ceux-ci sont apparentés aux chapiteaux du cloître du Prieuré de Serrabone et à ceux de l’abbaye de Saint-Michel de Cuxa. Sur l’un des piliers de l’entrée sont sculptées en creux, trois mesures de longueur dénommées ainsi : canne de Montpellier, aune de Cassel et double aune de Copenhague. À cette époque, existaient de très nombreuses mesures et il était indispensable pour l’équité des échanges de disposer de normes admises par tous ; le commerce du textile et des draps en particulier, était une activité importante de la ville, tout comme dans le reste de la Catalogne. L’intérieur de l’église est très riche : nombreuses plaques tombales, vasque des fonts baptismaux du XIIème siècle, Vierge à l’Enfant dite Notre-Dame de Bon Succès… Au fond de la nef se trouve un Christ gisant du XIVème siècle, en bois de noyer, dont l’originalité est représentée par ses cheveux, détail que nous a fait remarquer Micheline : ses longs cheveux sont rejetés derrière les oreilles ce qui relève d’une tradition juive. Le retable de Notre-Dame de Vie, réalisé au début du XVIIIème siècle, est l’œuvre du célèbre sculpteur catalan Josep Sunyer (~1673-1751) auquel sont attribués de nombreux retables du département et notamment celui d’Espira-de-Conflent tout proche. Trois ex-voto sont exposés à côté de ce retable.
Il était déjà midi et l’heure de reprendre la route en direction d’Olette et du village de Nyer, deuxième étape de notre journée. Nyer fut une place stratégique importante et le siège d’une petite baronnie dont les seigneurs étaient vassaux des vicomtes d'Evol. La rivière de Mantet qui coule au pied du village permet de faire communiquer, par-delà le col du même nom, la vallée de la Têt avec les villes espagnoles de Camprodon et au-delà de Ripoll. D’après des sources incertaines, le dernier des grands rois wisigoths Wamba aurait délimité le diocèse d'Elne auquel Nyer aurait été rattaché : « Elna teneat de Angera usque Rosinolam ». L’archiviste et historien du 19ème siècle Jean-Bernard Alart écrivit que Angera correspondait au village d’Anyer (aujourd’hui Nyer), devenu Agnera (871) puis Anger (968).
La première mention écrite de Nyer est ainsi antérieure aux autres villages qui apparaissent plus tard grâce à la généralisation de l'écriture caroline. Les Wisigoths auraient construit un château à l'entrée des gorges de la rivière de Mantet. Des ruines existent toujours portant le nom de « château de la Roca d’Anyer » qui figure sur la carte IGN. Ces ruines et la chapelle attenante, certainement postérieures au royaume wisigoth, sont inscrites au registre des Monuments historiques depuis 1992. La première famille seigneuriale de Nyer dite « ça Rocha » était contemporaine des rois de Majorque. L’actuel château de Nyer ne se trouve plus à proximité des gorges mais au cœur du village. Il a été édifié à la fin du XVème siècle par Jean de Banyuls de Monferré (une famille originaire de Banyuls-dels-Aspres). Il s’agit de la deuxième famille seigneuriale de Nyer qui a hérité de ces possessions à la fin du royaume de Majorque. Ce château, de style renaissance, a été restauré et fortement remanié à la fin du XIXème et au début du XXème siècle.
Désormais propriété de la commune de Nyer depuis 1981, ce château est avant tout une curiosité historique qui possède des pièces d'architecture provenant d’époques différentes. Le château présente une forme rectangulaire classique ; il est flanqué de deux tours rondes et crénelées. Son élément décoratif le plus surprenant est un balcon ouvragé. L’histoire tumultueuse des acquisitions et cessions successives du château nous fut contée par Micheline, habitante de la commune et excellente connaisseuse de cette histoire tourmentée. Le château a été réaménagé en établissement d’accueil (Petite Unité de Vie non médicalisée pour personnes âgées) depuis le 11 octobre 2011 et géré par l’association Joseph-Sauvy. Son restaurant est ouvert au public. L’horaire devant être respecté, nous sommes ensuite entrés dans la grande salle du château où nous étions attendus. Une belle table en forme de U avait été dressée pour nous accueillir. Un excellent repas nous fut servi, avec des plats à la présentation soignée et aux saveurs délicates. L’heure du retour, saluée par quelques gouttes de pluie, allait bientôt sonner, ponctuant une très belle journée… aux dires de tous !
Pierre Serrat avec la participation de Micheline Falgas















